L’insolente projection privée de The Square à Beaubourg

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NOUS Y ÉTIONS – Le Centre Pompidou a accueilli la Palme d’or du Suédois Ruben Östlund qui fustige le monde de l’art contemporain, métaphore de notre société sans Dieu ni maître. Reportage dans les coulisses d’une séance sous tension.

Accueillir cette projection insolente de The Square, mardi soir à Beaubourg, était-il un geste masochiste, un réflexe narcissique ou une contre-attaque maligne de ce sanctuaire de l’art que le film malmène vertement? Un peu les trois, dirait un diplomate qui sait que tout ennemi s’apprivoise. C’est en juillet que le distributeur du film, Bac Films, a organisé une première projection pour un tout petit comité au Centre Pompidou. Son président Serge Lasvignes et le directeur du musée national d’art Moderne Bernard Blistène l’ont vu, ont survécu à cette satire minimaliste de leur monde et de ses tics, ont validé l’idée d’une projection publique au cœur de leur maison. Cannes a flashé sur ce tableau impitoyable de nos mœurs contemporaines qui ont lâché l’église pour le musée, les enseignements de Dieu pour «l’esthétique relationnelle» définie par le critique français Nicolas Bourriaud en 1995 (il fait figure de guest star par contumace!). Mardi soir, au sortir de la projection, on sentait une certaine tension dans les équipes, soucieuses de ménager leur cœur de cible: c’est aussi de l’avenir d’un film et des affaires qu’il s’agit.

Le carton d’invitation était carré, normal pour la projection privée à Beaubourg de The Square, satire mordante du cinéaste suédois Ruben Östlund qui a remporté la Palme d’or au dernier Festival de Cannes, royalement remise par Juliette Binoche et le président du jury Pedro Almodóvar. Le carton était noir, ciselé d’un filet blanc, comme un faire-part de décès: attention, humour noir! On sait ce que cela peut donner de corrosif, voire de cannibale, en terre scandinave, du terrible Les Idiots, deuxième film vengeur de la «trilogie cœur en or» du Danois Lars von Trier en 1998, au surréaliste Songs from the Second Floor du Suédois Roy Andersson en 2000.

À droite, «I Trust People», à gauche «I Mistrust People»

Dès 19h, un tapis rouge était déplié sur le parvis en pente dessiné par les architectes Renzo Piano et Richard Rogers devant le Centre Pompidou. Le service d’ordre, musclé et peu civil, ne rigolait pas: on se serrait cru en bas des marches du Bunker de la Croisette, quand s’annonce la montée des marches et qu’il faut montrer patte blanche sous peine d’exclusion immédiate. En bas du tapis, un choix: à droite, «I Trust People», à gauche «I Mistrust People». La majorité des invités sont partis spontanément vers la gauche, France oblige.

Trois salles de projection pour ce film qui croque avec délice le petit monde feutré de l’art contemporain et ridiculise ses édiles auquel l’acteur danois Claes Bang prête son charme contrit, entre veulerie, fatuité et remords. Les premiers arrivés étaient dirigés manu militari vers la petite salle sous le Forum (150 places), là où sont projetés d’ordinaire les films d’auteur et d’artiste, comme, en janvier dernier, Le Carré noir d’Olga Sviblova avec Iossif Pasternak en 1988 sur les artistes des greniers, des cuisines et des caves sous l’ère soviétique.

L’artiste de l’intime surexposé, Sophie Calle, se mettait prudemment près de la sortie et restait à l’abri de ses lunettes noires. Jack Lang se montrait au contraire, politique toujours, et s’assit au bout des rangs réservés par la production à la «jet-set artistique». L’artiste de la métamorphose, Orlan, était égale à elle-même, martienne et désarmante avec sa crête noire et blanche, ses ajouts chirurgicaux qui ont fait de son visage un masque, sa tenue excentrique des années 1980. Martine et Laurent Dassault, rares collectionneurs présents sur ce front, étaient en tenue de soirée, comme prescrit sur le carton d’invitation. Et comme la jeune équipe du film. Deux autres salles allaient se remplir ensuite, la grande réservée aux prestigieuses rétrospectives de maîtres (400 places) et l’Auditorium (150 places).

«Ceci n’est pas une Palme d’or»

Pile à l’heure annoncée, une délégation du Centre Pompidou a escorté le cinéaste de 43 ans jusque devant ce petit écran modeste, digne d’un ciné-club d’université. Beau garçon, plein de tonus et d’entrain, Ruben Östlund a, pendant dix bonnes minutes, fait son cinéma avec humour, racontant de façon surréaliste le principe de ce Square qui symbolise la confiance (perdue) entre les hommes. Sautillant et anxieux, il expliqua que la confiance suppose le don le plus innocent et le plus entier, le mit aussitôt en œuvre devant son public: il déposa sa carte Visa Or par terre et la laissa jusqu’à la fin du film. Le public, interloqué, attendait de voir son film pour applaudir. Sur l’écran blanc, une citation, «Ceci n’est pas une Palme d’or», citait Magritte et tous les aphorismes de l’art, clin d’œil aux amateurs.

Durant la projection, les rires furent saccadés, brefs, un peu gênés, libérateurs comme des soupapes, au gré des attaques contre le snobisme parfois intersidéral de l’art, la vie sexuelle de nos contemporains, les rapports de force dans la hiérarchie bien-pensante, l’absurdité des slogans publicitaires, la lâcheté humaine en général et des bobos de la culture en particulier. Réservé, Smaïn, l’humoriste, «aurait voulu plus de légèreté». Beaucoup s’attendaient à une bonne grosse farce truculente comme La Grande bouffe de Marco Ferreri (1973) ou Affreux, sales et méchants d’Ettore Scola (1976). Cette satire distanciée et froide a créé un malaise de proximité. Si beaucoup ont ri devant les explications délirantes de l’art absent, non-sens croqué sur la réalité des biennales et de ses œuvres désespérément conceptuelles, le clip de la fillette abandonnée qui détourne La petite fille aux allumettes d’Andersen en film de guerre a laissé les spectateurs sans voix. Le débat amoureux passé au vitriol choquait plus que l’art mis au pilori. Et la tendresse? Bordel! , disait le titre du film français de Patrick Schulmann en 1979.

Un monde sécuralisé et vaguement coupable

Dès la fin du générique, Ruben Östlund était là, challenger prêt à la fête, champagne sur les plateaux et dancing floor bleu posé sur le Forum (peu s’y sont risqués: l’horrible Hulk allait-il revenir?). Luis Buñuel est son cinéaste fétiche, nous confirmait-il d’un beau sourire. Pour L’Ange exterminateur, bien sûr, et sa foule mondaine qui devient la pire des populaces, comme en témoigne la performance avec son Hulk violeur et ses convives lâches. Mais surtout pour Le charme discret de la bourgeoisie (1972), même si le cinéaste né dans les terres d’Aragon en 1900 était autrement plus féroce, mettant les plus grands acteurs au supplice du grotesque. La cible de l’Espagnol anarchiste était l’église honnie, ses serviteurs, ses princes menteurs, ses militaires, ses bourgeois.

Ce jeune Suédois, produit caustique d’une terre luthérienne où la communauté impose toutes les règles les plus conformistes, vise la foi nouvelle d’un monde sécuralisé et vaguement coupable: la consommation et son produit de luxe ultime, l’art. Les amateurs furent bons joueurs. Sophie Calle ne lui en a pas tenu rigueur et a posé gracieusement avec lui, comme dans un photocall à Cannes. Le baron Sellières comme le couturier Jean-Claude Jitrois ont goûté cette acide leçon de choses qui n’épargne personne, ni les musées, ni les couples, ni les mendiants, ni les enfants, ni les bons sentiments.

«Lubitsch me fait rire davantage»

«Nous avons accepté la projection de The Square à Beaubourg, pas tant parce qu’il se rapporte à l’art contemporain et à ses travers, mais parce qu’il se justifie par sa qualité, son esprit et son propos sur les relations humaines en général», nous expliquait Serge Lasvignes, président très ouvert de ce Centre Pompidou devenu hôte d’un soir. Plus que la satire de sa propre discipline, c’est la portée sociale du film «très Europe du Nord» qui l’a frappé, «la séquence dans le HLM prison où chaque porte a sa boîte aux lettres, celle où le directeur essaie de contraindre son employé, manifestement d’origine étrangère, à faire un travail indigne, un rapport de force subtil et dérangeant, ou celle des communicants qui partent dans un délire incontrôlé ( l’atroce film publicitaire qui fait du buzz!, NDLR), une réalité qui ne m’est pas inconnue». Au final, il a «plus souri que ri» devant ce désastre d’une institution «né presque tout seul, comme une mécanique se dérègle, à un moment où le directeur lâche prise, empêtré dans ses problèmes personnels, et délègue tout».

Pourtant plein d’humour et de verve, le directeur du Mnam, Bernard Blistène, n’a pas ri non plus. «The Square est pour moi une parabole au sens où la vie de ce directeur de musée est l’arrière-plan d’une autre quête. J’aime la stylisation de l’ensemble, l’esthétique minimale du film qui sert de support à l’intrigue et à la fiction. Pour autant, nous sommes objectivement loin du réel. Même s’il est vrai que tout directeur de musée balance bien entre réalité du quotidien et spéculation intellectuelle. Je ne suis pas sûr que l’œuvre d’art masque la réalité de ce que nous sommes… Il est probable, au contraire, qu’elle la révèle! Donc, non, je n’ai pas ri, mais cela n’a rien à voir avec la façon dont le film traite de mon propre métier. Sans doute davantage avec le fait que la vérité de cet homme n’est pas vraiment risible… La vérité l’est d’ailleurs rarement, non? Pourtant, plus le temps passe et plus j’aime rire! Mais Lubitsch me fait rire davantage.»