Fraudes à l’ambassade du Canada en Haïti: des diplomates soupçonnés d’avoir fermé les yeux

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ne douzaine d’employés locaux de l’ambassade du Canada en Haïti ont été congédiés parce qu’ils auraient participé à des fraudes contre le Canada au cours de la dernière décennie

Soupçonneriez-vous une arnaque si un mécanicien facturait 92 000 $ pour réparer votre auto ? Et si un travailleur exigeait 80 000 $ pour des travaux de bâtiment sans jamais vous les montrer ? À l’ambassade canadienne en Haïti, les gestionnaires n’y voyaient apparemment rien à redire. Des diplomates font maintenant l’objet d’une enquête pour avoir laissé passer 1001 stratagèmes de fraude plus grossiers les uns que les autres. Explications.

« C’était tout pourri ! Tout le système. Il n’y avait pas un secteur qu’on pouvait toucher sans se salir », a raconté un ancien employé haïtien de l’ambassade, devant la Commission de l’immigration et du statut de réfugié, à Montréal, début février.

L’homme a collaboré à l’enquête sur les fraudes commises par ses collègues. Il a avoué aux enquêteurs canadiens qu’il avait lui-même reçu des pots-de-vin pour fermer les yeux. Aujourd’hui, il demande l’asile au Canada parce qu’il craint les représailles.

Les avocats de La Presse ont réussi à faire lever le huis clos à son audience, mais une ordonnance de non-publication nous interdit de nommer le demandeur et tous les employés dont il a parlé.

L’ORIGINE DU STRATAGÈME

En mai dernier, La Presse publiait des extraits de rapports d’enquête d’Affaires mondiales Canada selon lesquels des employés haïtiens de l’ambassade canadienne auraient fraudé le Canada pour au moins 1,7 million de dollars. Un des stratagèmes utilisés était de gonfler les factures de réparation du parc de véhicules de l’ambassade.

Une fois sur deux, les réparations coûtaient plus de 30 000 $. À une occasion, les réparations sur un seul véhicule avaient coûté 92 000 $, soit beaucoup plus que ce que la plupart des gens paieraient pour un véhicule neuf. Et les fonctionnaires payaient, à même les fonds publics.

Hier, le directeur des enquêtes spéciales pour Affaires mondiales Canada, Jérôme Bernier, a expliqué à la Commission comment ce stratagème a débuté. Un jour, un des fonctionnaires canadiens chargés de l’ambassade s’est montré insatisfait du travail de l’ancien mécanicien. Il a donc demandé à un des employés haïtiens sur place s’il pouvait lui trouver un nouveau garage avec qui faire affaire. Sans appel d’offres, sans comparatifs.

« Il lui a demandé : “Connais-tu quelqu’un ?” », a résumé M. Bernier. L’employé s’est empressé de créer sa propre entreprise de mécanique automobile, en République dominicaine, et d’y envoyer tous les véhicules à réparer, à fort prix. Parfois, il créait même de fausses factures pour de faux problèmes mécaniques à régler.

« Habituellement, ce n’est pas ce qu’on recommande, d’aller à la pige comme ça », a expliqué le directeur des enquêtes. Il a raconté comment des employés s’étaient aussi approprié du matériel, comme des pneus, des radios ou une batterie de voiture, en pigeant dans le matériel du Canada.

UNE DOUZAINE D’EMPLOYÉS CONGÉDIÉS

En tout, une douzaine d’employés locaux ont été congédiés parce qu’ils auraient participé à des fraudes envers le Canada au cours de la dernière décennie. « Deux personnes étaient à la tête de la pyramide. Les gens en dessous développaient leurs stratagèmes pour leurs secteurs », a expliqué M. Bernier, hier.

Fausses factures, faux devis, faux achats : des employés ont détourné un demi-million de dollars en imputant les dépenses à l’achat ou la réparation de génératrices. Un autre a créé une fausse entreprise de climatisation pour laquelle il a obtenu un paiement canadien de 80 000 $.

Une employée se faisait transporter en ville par un subalterne pour faire ses courses et envoyait d’autres subalternes faire des travaux à sa maison. Certains importaient leurs achats personnels en Haïti en les faisant passer pour des commandes diplomatiques afin d’éluder les taxes.

« Chaque technicien avait sa propre compagnie. Même l’entretien ménager, ils sont tous dans tout ! C’était comme si c’était leur propriété privée, l’ambassade. »

– Le demandeur d’asile, questionné par son avocat, Stéphane Handfield, devant la Commission de l’immigration

Apparemment, aucun Canadien ne disait quoi que ce soit. Il faut dire que le taux de roulement était élevé à l’ambassade. « Port-au-Prince n’est pas une affectation très populaire à cause du niveau de difficulté », a témoigné le directeur des enquêtes.

Les enquêteurs d’Affaires mondiales ont aussi eu vent que des employés profitaient de la forte demande de visas permettant de se rendre au Canada, chez leurs compatriotes. « L’information qu’on a eue, c’est que des employés utilisaient le fait qu’ils avaient des contacts, ils prétendaient qu’en passant par eux, on pouvait avoir un visa plus rapidement, et ils recevaient des commissions », a raconté M. Bernier.

COLLISION AVEC UN VÉHICULE DIPLOMATIQUE

L’enquête a démontré que deux employés haïtiens se sont arrangés pour acheter des véhicules d’occasion de diplomates canadiens, en conservant la plaque diplomatique qui leur permettait de circuler à travers le pays en profitant de l’immunité diplomatique dont jouissent les ambassadeurs et les consuls.

Les enquêteurs ont recueilli des témoignages selon lesquels un employé s’était rendu en République dominicaine avec un de ces véhicules et avait eu un grave accident qui avait envoyé un citoyen dominicain à l’hôpital.

L’employé haïtien aurait même été incarcéré en République dominicaine, ce qui faisait planer la menace d’un incident diplomatique pour le Canada. Mais l’affaire n’a jamais pu être prouvée hors de tout doute.

« Moi, je crois que cet accident a eu lieu », a toutefois soutenu le directeur des enquêtes.

ENQUÊTE TOUJOURS EN COURS

Les enquêteurs d’Affaires mondiales Canada ont terminé le volet financier de l’enquête. Pour l’instant, ils n’ont trouvé aucun signe de complicité chez les diplomates canadiens. « On se disait : “Un Canadien a dû voir ça, ou a empoché de l’argent”, mais il n’y a pas une personne qui a pointé des Canadiens », a déclaré M. Bernier.

Le commissaire à l’immigration Stéphane Morin, qui présidait l’audience hier, lui a demandé si les enquêteurs avaient enquêté pour comprendre comment il était possible qu’aucun Canadien n’ait vu ce qui se passait chez les employés haïtiens.

« L’enquête n’est pas terminée, elle est toujours en cours. Et depuis un an… c’est exactement ça », a répondu de façon sibylline l’enquêteur.

VINCENT LAROUCHE