Ça a l’air misérable

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DENER CEIDE et Shabba «Shabyby» associent leurs plumes pour décrire avec des mots convenables une réalité qui mine petit à petit un pays usé et fatigué. Dans SALÈ MIZERAB, logée sur le dernier disque de Djakout #1, les deux talents ont fait montre d’une dextérité artistique éclatante. Ils ont été capable de mettre en musique, d’incarner et de chevaucher la colère silencieuse des salariés qui échangent leur force de travail contre du salaire minable. La voix de Steve Khé porte avec chaleur l’écho des cris de ces braves gens.
Dans cette chanson, les paroliers décrivent avec exactitude la situation des salariés haïtiens qui bossent, s’épuisent au boulot et reçoivent un salaire misérable en retour. Ces rudes travailleurs, ces lève-tôt ont de lourdes tâches dans un pays où l’inflation est un fardeau que les plus démunis sont condamnés à supporter, à faire les frais quasiment seuls. L’ouvrier haïtien est un abandonné, un maltraité, un humilié qui est appelé à se transformer soit en un résigné froid ou un frustré impertinent. Dans un pays où les syndicats ne sont pas assez fermes et où les employeurs habitent à l’autre bout du calvaire, le modeste employé réfléchit mille fois avant de s’engager dans toute forme de révolte.
Le travail c’est de la liberté, de l’honneur et du bonheur. C’est aussi du chagrin, de la déception, du souci, de l’emmerdement quand c’est mal rémunéré. C’est une évasion, une prison, une condamnation quand on y passe toute une vie à sauver la survie sans jamais consacrer la moindre seconde à la construction d’un lendemain, quand on n’entreprend rien pour accueillir la vieillesse.
L’ouvrier haïtien travaille pour se donner de quoi payer le transport, de quoi rembourser sa dette mensuelle aux vendeurs du pâté du matin, du plat chaud de la mi-journée, de la saucisse de la soirée et au malheureux qui doit vendre 500 gourdes de «pap padap» pour bénéficier 50 gourdes dont une femme, des enfants, des sœurs et des filleuls attendent pour reprendre le chemin des classes le lendemain avec un morceau de pain dans les trippes.
Le jeune diplômé sans appartenance ou sans référence doit arpenter tous les corridors de la ville pour se faire embaucher. Il dépose des CV (Curriculum Vitae) ici et reçoit des CV (Camouflets Vexatoires) là. Il doit choisir entre continuer à déposer ou de poser contre ses convictions, ses croyances, ses valeurs, son éducation et parfois contre sa dignité de jeune femme ou de jeune homme. Le boulot décroché, il traverse une impasse et croque de pleine dent l’enfer du salaire insignifiant. Il doit se rebeller en silence contre un salaire de répit et de dépit, un salaire mou, fade et sans moelle, un salaire misérable, détestable mais indispensable et préférable au chômage.
Il doit laisser la maison à 5hrs AM pour ne pas être en retard, il sera relâché à 4hrs PM et rentrera après 7hrs PM. Plus de 12 hrs de sa journée sont consacrées à un travail qui ne lui permet pas de subvenir même à ses besoins primaires. Une bonne partie de sa nuit sera consacrée à une bataille contre la fatigue monstre faite de brûlures solaires, de poussières, de mauvais traitements des supérieurs hiérarchiques et patrons, de longs trajets en blocus, de soucis du lendemain, de préoccupations du mois prochain et des espérances crève-cœur des années à venir. La nuit apporte conseil, mais pas à ce malheureux qui n’a pas même le temps de réfléchir sur comment améliorer sa situation tellement occupé à forger la formule qui doit l’éviter de sombrer dans le pire.
Souvent le salarié misérable est un jeune avec un diplôme en poche, avec une licence en main. C’est un père qui a 5 enfants à nourrir, des frères et sœurs à éduquer, des cousins et cousines à soutenir et des «fanmiy» qui attendent quelque chose de son maigre salaire foiré par des responsabilités obèses. C’est une femme que 3 enfants sans père appellent «maman et papa» simultanément. Une femme guerrière qui ose affronter les bousculades de la vie seule dans une société machiste. C’est quelqu’un qui a abandonné ses études pour un job, il a laissé sa section communale retirée pour entrer en ville et maintenant qui ne jure que pour l’ailleurs. Il n’a pas de préférence. Il ne désire ni aller aux Etats-Unis, ni au Canada ni en Europe. Il veut seulement partir. Aller loin d’ici. Traverser les frontières haïtiennes. Il veut s’aventurer sous un autre ciel peu importe ce qui l’attend là-bas. Il veut aller là où il pense trouver mieux, trouver le meilleur. Aujourd’hui l’haïtien abusé et découragé croit de plus en plus que le meilleur a sa résidence ailleurs, que le meilleur a toutes les nationalités du monde sauf celle d’Haïti. A une certaine époque, l’haïtien de la province pensait que le passable résidait à Port-au-Prince. Ce temps est révolu. Tout haïtien déçu est convaincu que cette terre n’est habitée que par le découragement, la désillusion, la misère. C’est un système pourri à fuir de toute urgence.
Le rude travailleur haïtien est désespéré, il est désabusé puisqu’au lieu de chercher à comprendre ses colères, ses conditions de vie, les décideurs se moquent de ses revendications, de ses aspirations. Ses souffrances élisent des parlementaires, des présidents et des coordonnateurs de syndicats. Ses douleurs enrichissent des patrons, son tourment fait pousser des pasteurs à chaque corridor, ses gémissements attirent des ONG. Mais ses blessures restent intactes, ses doléances demeurent lettres mortes. Parlementaires, présidents et coordonnateurs de syndicats bluffent en prétendant augmenter des salaires que l’inflation crève et avale.
Ça a l’air misérable. Ça est misérable. La situation de l’ouvrier haïtien est déplorable. L’haïtien moyen ou pauvre confronte l’enfer. Les tracas de la vie l’abattent, les dirigeants corrompus l’harcellent, le dégoûtent et l’irritent. Il est cloîtré. Il est enchaîné. Il est choqué. Sans emploi, sans revenus il doit payer des impôts. Il ne se rebelle pas mais quand on l’apprend que les gros revenus fuient la fiscalité avec la complicité des autorités, il est abasourdi. Il souffre encore plus, quand on l’informe à longueur de journée des gabegies dans les finances publiques.
L’autorité de l’Etat est à zéro. C’est un moment noir de l’histoire de ce peuple. Obsédés par les luttes pour le pouvoir, ces dirigeants ne sont jamais responsables de rien alors qu’ils sont coupables de toute cette misère. Ils sont toujours en quête de pouvoir, sans donner la moindre impression qu’ils veulent contribuer à améliorer quoi que soit. Ils ne prêtent aucune attention aux cris de ce peuple, du pays profond, du pays oublié, du pays refusé, du pays humilié. Ils sont trop occupés à s’entre-déchirer pour le pouvoir.
Dener Ceide et Shabba ont le mérite d’avoir peint une réalité sombre avec ces couleurs aux notes entrainantes. SALÈ MIZERAB est l’un des plus profonds textes produit dans l’HMI durant cette année et c’est un distingué coup de plume de plus présenté par DENER CEIDE. Djakout #1 a fait du bon boulot, la situation des misérables salariés l’interpelle. Le constat est palpable. Le salaire insuffisant est un salaire misérable.
A quand viendra le moment de la correction? Ca a l’air misérable. Ca est misérable. Et c’est inacceptable. Agissez! Pas de bla bla, pas de paresse, du combat pour et avec l’Haïti Profonde!